Le Retour des Empires : Quand les Grandes Puissances Recommencent à Dévorer le Monde
Pendant près de trente ans après la chute de l'Union soviétique, beaucoup ont cru que l'ère des conquêtes territoriales et des sphères d'influence était terminée. Le discours dominant parlait de mondialisation, d'interdépendance économique, de démocratie libérale et d'un ordre international fondé sur le droit.
En réalité, les empires n'ont jamais disparu. Ils ont simplement changé de vocabulaire.
Aujourd'hui, le mot « impérialisme » est souvent réservé aux adversaires. Chaque puissance justifie ses propres ambitions par la sécurité, l'histoire, la protection de populations, la lutte contre le terrorisme ou la défense de ses intérêts stratégiques. Pourtant, lorsqu'un État estime qu'il possède un droit particulier sur le territoire, les ressources ou les choix politiques d'un autre, on entre dans une logique impériale.
Une chronologie du retour des logiques impériales
1991–2008 : le moment unipolaire américain
Après l'effondrement de l'Union soviétique, les États-Unis deviennent la seule superpuissance mondiale.
Les interventions en Irak, en Afghanistan, dans les Balkans ou en Libye sont présentées comme des opérations de sécurité ou de démocratisation. Certaines répondent à des menaces réelles, notamment après le 11 septembre 2001.
Mais dans une grande partie du monde, elles sont aussi perçues comme l'expression d'un impérialisme américain moderne : changement de régime, projection militaire mondiale et capacité à imposer sa volonté loin de ses frontières.
Cette période crée un précédent majeur. Elle démontre qu'une grande puissance peut parfois contourner ou interpréter à sa convenance certaines règles internationales sans subir de conséquences décisives.
2008–2014 : la Russie teste les limites
La guerre contre la Géorgie en 2008 constitue un premier signal.
Puis viennent l'annexion de la Crimée en 2014 et le soutien aux séparatistes du Donbass.
Moscou invoque la protection des populations russophones, la sécurité nationale et l'expansion de l'OTAN.
Une partie de ces préoccupations sécuritaires est réelle. Il serait intellectuellement malhonnête de nier que l'élargissement continu de l'OTAN a été perçu à Moscou comme une menace stratégique.
Mais reconnaître une inquiétude sécuritaire n'efface pas la réalité suivante : annexer le territoire d'un voisin par la force constitue un acte impérial.
Les deux choses peuvent être vraies simultanément.
2022 : l'invasion de l'Ukraine
Le 24 février 2022 marque une rupture historique.
La Russie ne cherche plus seulement à influencer l'Ukraine. Elle remet en question son existence même comme nation indépendante.
Lorsque Vladimir Poutine affirme que Russes et Ukrainiens forment « un seul peuple », il ne s'agit plus d'un simple débat géopolitique. C'est un discours classique d'empire.
Le parallèle avec les anciens empires européens est frappant : nier l'existence politique autonome d'un peuple pour justifier sa domination.
À partir de ce moment, le principe fondamental de l'après 1945, selon lequel les frontières ne peuvent être modifiées par la force, commence à se fissurer.
Le précédent ukrainien
L'une des leçons les plus importantes de cette guerre est qu'un acte impérial qui n'est pas clairement sanctionné devient un précédent.
Tous les acteurs internationaux observent.
La Chine observe.
Israël observe.
Les États-Unis observent.
Les puissances régionales observent.
Le message implicite devient :
« Si la force fonctionne, pourquoi ne pas l'utiliser ? »
C'est probablement le danger le plus important du conflit ukrainien.
La Chine et Taïwan : impérialisme ou réunification ?
La Chine considère Taïwan comme une province rebelle.
Du point de vue de Pékin, il s'agit d'une question d'intégrité territoriale.
Du point de vue de la majorité des Taïwanais, il s'agit du droit de décider eux-mêmes de leur avenir politique.
C'est là que la frontière entre légitimité historique et impérialisme devient délicate.
La Chine possède des arguments historiques.
Mais si l'unification devait être imposée par la force contre la volonté d'une population largement distincte politiquement, on entrerait alors dans une logique impériale.
Le critère central reste toujours le même :
Le consentement des populations concernées.
Israël, Gaza et le Liban
Le cas israélien est probablement celui qui illustre le mieux la difficulté à distinguer sécurité légitime et dérive impériale.
Israël a incontestablement subi le 7 octobre 2023 l'une des attaques terroristes les plus meurtrières de son histoire. Environ 1 200 personnes ont été tuées et plusieurs centaines prises en otage.
Aucun État au monde n'aurait accepté de rester sans réaction face à un tel événement.
Mais reconnaître le droit à l'autodéfense n'oblige pas à considérer toutes les actions entreprises ensuite comme légitimes.
À Gaza, la riposte a atteint un niveau de destruction sans précédent dans l'histoire récente du conflit israélo palestinien. Des dizaines de milliers de Palestiniens ont été tués. Une grande partie des infrastructures civiles a été détruite. Une majorité de la population a été déplacée. Les systèmes de santé, d'éducation et d'approvisionnement ont été profondément affectés.
Même en tenant compte de la présence du Hamas et de ses méthodes de guerre, le débat ne porte plus seulement sur l'autodéfense mais sur la proportionnalité.
Lorsqu'une réponse militaire provoque un niveau de destruction qui dépasse très largement les pertes initiales ayant déclenché le conflit, il devient difficile de la qualifier uniquement de défensive.
Le parallèle est volontairement provocateur mais permet de mesurer l'écart : après les attentats du Bataclan, personne n'aurait considéré comme acceptable que la France détruise des quartiers entiers et tue des milliers de civils en représailles contre une organisation terroriste.
Le terrorisme ne retire pas aux civils leur droit à la protection.
À cela s'ajoute une question plus ancienne : celle de la colonisation.
Depuis les accords d'Oslo, une partie importante de la communauté internationale considère que les colonies israéliennes en Cisjordanie constituent une violation du droit international. Malgré les négociations successives et les engagements pris dans différents processus de paix, l'implantation de nouvelles colonies et l'extension de colonies existantes se sont poursuivies.
Cette dynamique est difficile à interpréter autrement que comme une politique de création de faits accomplis sur le terrain.
Lorsqu'un État installe progressivement sa population civile sur des territoires disputés tout en modifiant durablement leur réalité démographique et politique, on retrouve là encore une logique historiquement associée aux projets coloniaux et impériaux.
Concernant le Liban, Israël fait face à une menace réelle représentée par le Hezbollah.
Mais là aussi, la frontière entre défense et projection de puissance devient parfois floue. Lorsque les opérations militaires dépassent la neutralisation immédiate d'une menace pour remodeler durablement l'équilibre régional, la logique impériale réapparaît.
Les États-Unis : le retour assumé du langage impérial
Le cas américain est particulièrement intéressant.
Pendant des décennies, Washington présentait ses interventions sous le langage des droits humains, de la démocratie ou de la sécurité collective.
Depuis quelques années, certains discours concernant le Groenland, le Canada, Cuba ou le Venezuela sont beaucoup plus décomplexés.
L'idée même qu'une grande puissance puisse évoquer l'acquisition d'un territoire appartenant à un allié occidental comme le Groenland aurait semblé absurde il y a encore quelques années.
Ce qui change n'est pas forcément l'existence de l'impérialisme américain.
Ce qui change est la disparition progressive du vernis rhétorique.
Le langage de puissance revient au premier plan.
Pourquoi maintenant ?
Parce que plusieurs piliers de l'ordre international s'affaiblissent simultanément.
Le recul du droit international
Les grandes puissances constatent qu'il existe peu de moyens réels pour faire respecter certaines règles.
Les condamnations diplomatiques existent.
Les sanctions existent.
Mais elles ne suffisent pas toujours.
Le retour des ressources stratégiques
Arctique.
Semi conducteurs.
Terres rares.
Routes maritimes.
Énergie.
Chaque grande puissance cherche à sécuriser son accès à ces ressources.
L'effet d'exemple
C'est probablement le facteur le plus important.
Lorsqu'un acteur constate qu'un autre obtient des gains territoriaux, politiques ou économiques par la force sans payer un prix insupportable, cela abaisse le coût psychologique du passage à l'acte.
Chaque précédent rend le suivant plus imaginable.
Un monde qui se recompose
Contrairement à la Guerre froide, le monde actuel ne se divise pas proprement en deux blocs.
Les États-Unis restent une puissance dominante, mais ils apparaissent aujourd'hui plus isolés de plusieurs de leurs alliés traditionnels qu'ils ne l'ont été depuis longtemps.
La Chine et la Russie ne forment pas une alliance parfaite mais elles coopèrent largement pour contester l'ordre international dominé par Washington.
Dans le même temps, la Chine profite souvent de l'espace laissé vacant par le retrait ou l'imprévisibilité de la politique américaine. Elle renforce son influence commerciale, diplomatique et économique dans de nombreuses régions du monde.
Le monde devient progressivement multipolaire.
Mais l'histoire montre qu'un monde multipolaire n'est pas nécessairement un monde plus pacifique.
Appeler un chat un chat
Toutes les situations ne se valent pas.
Les menaces existent.
Les préoccupations sécuritaires existent.
Les contextes historiques existent.
Mais certains principes restent simples.
Lorsqu'un État estime qu'un peuple n'a pas le droit de choisir librement son avenir, nous sommes dans une logique impériale.
Lorsqu'un État considère qu'un territoire voisin lui appartient naturellement parce qu'il l'a possédé autrefois, nous sommes dans une logique impériale.
Lorsqu'un État utilise sa puissance militaire, économique ou démographique pour imposer sa volonté à un voisin plus faible, nous sommes dans une logique impériale.
Qu'il s'agisse de Moscou, de Pékin, de Washington ou de Jérusalem.
Le problème n'est pas l'identité de la puissance.
Le problème est la croyance qu'une grande puissance possède davantage de droits que les autres.
C'est précisément cette idée que l'ordre international construit après 1945 était censé empêcher.
Et c'est cette idée qui réapparaît aujourd'hui, presque partout à la fois.
La véritable question n'est donc pas de savoir quel empire a raison.
La véritable question est de savoir si le XXIe siècle acceptera à nouveau que les plus forts décident du destin des plus faibles.



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